Voici un papier de Ruth Bollongino qui apporte un complément intéressant au papier précédent de Guido Brandt. Il est intitulé: 2000 Years of Parallel Societies in Stone Age Central Europe. Les études précédentes d'ADN ancien ont montré clairement que l'arrivée du néolithique en Europe centrale est lié à l'arrivée d'une nouvelle population en provenance du Proche-Orient. Cependant, on sait très peu de choses sur la durée de la persistance des sociétés de chasseurs-cueilleurs en Europe Centrale après l'arrivée des premiers fermiers. Dans cette étude, les auteurs présentent les résultats d'ADN mitochondrial ancien et d'analyse isotopiques sur 29 individus issus de la grotte Blätterhöhle (Hagen, Allemagne), contenant les restes de chasseurs-cueilleurs et de fermiers néolithiques. Les analyses radiocarbones ont montré deux occupations successives: entre 9200 et 8300 av. JC et entre 4000 et 2900 av. JC. Sur les 29 échantillons, 25 ont produit des résultats sur la région HVR1, et 6 sur la séquence complète:

Les 5 échantillons mésolithiques appartiennent à l'haplogroupe U. 12 échantillons néolithiques appartiennent également à l'haplogroupe U, alors que les 8 autres appartiennent à divers haplogroupes: H et J, typiques chez les fermiers néolithiques. L'haplogroupe U apparait donc dans une proportion anormalement élevée (60%) pour un groupe néolithique. L'analyse isotopique va permettre d'éclairer ceci. En effet trois groupes principaux peuvent être identifiés à partir des résultats isotopiques. Le premier groupe comprend les échantillons mésolithiques avec de faibles valeurs en carbone et en azote. Ceci est consistant avec une diète composée par la faune sauvage identifiée dans la grotte. Le second groupe est composé d'échantillons néolithiques avec des valeurs isotopiques qui reflètent une diète composée d'herbivores terrestres, probablement des animaux domestiques. Le troisième groupe est composé d'échantillons néolithiques avec des valeurs isotopiques qui indiquent une diète composée de nombreux poissons. Il se trouve que l'haplogroupe mitochondrial de tous les individus du groupe 3 est U, comme les mésolithiques. Au contraire le groupe 2 est constitué par des haplogroupes beaucoup plus variés: 6 H, 3 U, 1J et 1 non U. Ainsi le groupe 1 correspond à des chasseurs-cueilleurs du mésolithique, le groupe 2 correspond à des fermiers du néolithique et le groupe 3 correspond à des chasseurs-cueilleurs du néolithique. Ainsi deux sociétés mésolithique et néolithique ont partagé la même grotte pour enterrer leurs morts à la même époque. Ceci indique qu'ils cohabitaient dans deux niches distinctes mais proche géographiquement. Il a pu y avoir des contacts culturels entre eux. Il ont cependant conservé chacun leur mode de vie et leur diète ancestraux.
Des exemples ethnographiques de cohabitation moderne entre sociétés mésolithique et néolithique indiquent qu'ils échangent des produits et de la nourriture pour compléter leurs besoins respectifs. Malgré ces échanges, des normes restreignent les mariages entre les deux groupes. Dans certaines circonstances des femmes chasseurs-cueilleurs peuvent aller vivre chez les fermiers. C'est très rare pour les hommes. En général, les femmes des fermiers ne vont pas vivre chez les chasseurs-cueilleurs: c'est en effet souvent considéré comme une rétrogradation sociale. Ces données sont en accord avec les résultats obtenus dans cette étude, car on ne trouve pas de lignage néolithique chez les chasseurs-cueilleurs du néolithique. Par contre on trouve des lignages mésolithiques chez les fermiers.
En conclusion, il est remarquable de noter la présence simultanée de deux groupes mésolithique et néolithique qui ont mené une existence parallèle au même endroit pendant plus de 2000 ans après l'arrivée des premiers fermiers en Europe Centrale.
Cohabitation des sociétés néolithique et mésolithique pendant 2000 ans en Europe Centrale
vendredi 11 octobre 2013. Lien permanent ADN ancien

2 réactions
1 De apprenti - 20/12/2013, 11:41
Bonjour, une fois de plus félicitations pour votre blog! Ceci doit représenter un travail hallucinant d'être aussi "up to date" dans la presse scientifique. Quand vous dites que ce papier vient compléter celui de Guido Brandt est-ce dans le but d'évoquer que l'ADN ancien nous révèle là aussi les liens cultures-gènes? Pourtant les problématiques des deux articles me semble un peu différentes : l'article de Brandt nous expliquait à travers la génétique comment l'introduction de nouvelles cultures avait modifié le pool génétique (cohésion biologique et modes de vie) hors dans cet article l'inverse est énoncé (deux cultures en cohabitation avec peu d'échange génétique). Les deux articles se complètent-ils par l'illustration de cet exemple comme d'une curiosité rare à observer dans les populations ou bien comme une alternative au systématique lien cultures/gènes des populations qui se rencontrent? Ai-je mal interprété vos propos? Merci par avance votre réponse.
2 De Bernard - 21/12/2013, 10:17
Ce papier complète celui de Guido Brandt en apportant une explication alternative à la montée de l'haplogroupe U à la fin du néolithique moyen. Guido Brandt explique cette montée par un reflux du pool génétique mésolithique vers l'Europe Centrale vers 3200 av. JC (événement B2). Le papier de Ruth Bollongino laisse supposer plutôt que cette montée de l'haplogroupe U dans les sociétés néolithiques pourrait être du à l'assimilation des sociétés de chasseurs-cueilleurs locales par les sociétés néolithiques à cette même période. On n'a plus besoin d'évoquer une migration du nord vers le sud.