Les pierres de dragon sont des stèles de basalte hautes entre 1,5 m et 5,5 m avec des gravures d'animaux, trouvées dans les prairies des montagnes d'Arménie. Leur nom vient des contes folkloriques locaux qui évoquent des dragons sous la forme de taureaux, de poissons et de serpents mythiques vivant dans les montagnes, gardiens divins de l'eau et du tonnerre. Environ 150 stèles ont été enregistrées à des altitudes comprises entre 2000 et 3000 m. Trois types de stèles ont été identifiées en fonction de leur représentation gravée: celles qui représentent des poissons, des bœufs ou des formes hybrides entre poissons et bœufs. Ces stèles sont interprétées comme des monuments commémoratifs situés dans des sanctuaires de plein-air. A Karmir Sar, la plus ancienne stèle date de la fin du 5ème millénaire av. JC. Par la suite, elles ont été intégrées à plusieurs reprises dans divers contextes rituels et séculaires. Il y a aujourd'hui un débat pour savoir si ces stèles étaient accompagnées de ré-interprétation des significations symboliques et mythologiques ou représentaient plutôt un cadre à long terme de survie et de transmission des croyances ancestrales.

Le site archéologique de Lchashen situé sur les bords nord-ouest du lac Sevan, est un des plus importants d'Arménie. Il comprend une forteresse de l'âge du fer avec une inscription rupestre cunéiforme urartienne du roi Argishti Ier du 8ème siècle avant JC, une colonie de l'âge du bronze ancien et moyen dans la zone de la forteresse et des groupes de cimetières de l'âge du bronze moyen à tardif, y compris un groupe de tumulus d'élite séparés dans la zone du village moderne de Lchashen. Ce site est devenu bien connu dans l'archéologie mondiale, en particulier grâce aux découvertes de véhicules à roues en bois bien conservés provenant des tombes de l'âge du bronze tardif, qui ont émergé après la baisse du niveau des eaux du lac Sevan. Il contient également deux pierres de dragon dont l'une fait l'objet de cette étude. Elle a été trouvée à 1,5 m de profondeur par-dessus une sépulture en 1980. La tombe était entourée de tumulus de pierre circulaires de grande taille, qui formaient un groupe séparé des principaux cimetières de l'âge du bronze à Lchashen. La chambre funéraire était quadrangulaire et orientée du nord au sud. Le rapport de fouilles indique des artefacts brisés, des ossements d'animaux et des restes squelettiques humains incomplets éparpillés dans toute la tombe. L'interprétation suggère un contexte de découverte perturbé comme une preuve de pillage ancien et, sur la base de la position de découverte du crâne, l'inhumation d'un individu adulte allongé sur son côté gauche dans une position fléchie. Le mobilier trouvé inclut sept céramiques, un anneau de cheveux en bronze, une perle de cornaline, une aiguille en os et un outil en obsidienne. La pierre du dragon a été retrouvée bien conservée allongée au-dessus de la chambre funéraire. Les fouilles n'ont pu déterminer si cette position était le résultat d'un effondrement ou plutôt d'un calage intentionnel. La stèle est faite de basalte poreux gris foncé; sa taille est de 370x72x47 cm. La taille s'élargit vers le haut et le haut est coupé obliquement. Le relief représente la peau d'un bovidé comme drapée sur la stèle elle-même. La peau descend du haut de la pierre vers l'arrière, se terminant par une queue avec un faisceau multi-spirale. Les oreilles du bovidé et les cornes avec des arcs descendant de chaque côté de la tête sont clairement distinguables. Un liquide s'écoulant de la bouche du bovidé peut représenter de l'eau ou du sang:

2023_Bobokhyan_Figure1.jpg, juil. 2023

Arsen Bobokhyan et ses collègues viennent de publier un papier intitulé: The Dragon and the Maidens: A Possible Case of Heteropaternal Superfecundation from Prehistoric Caucasus. Ils ont ré-étudié la sépulture de Lchashen par des analyses ostéologiques, de datation radio-carbone et des analyses génétiques. La récente enquête anthropologique sur les restes, a révélé qu'ils appartenaient à deux nourrissons, ci-après dénommés Dragon1 et Dragon2. Ces deux individus n'ont pas été identifiés dans la publication originale. Une photographie de terrain archivée prouve sans équivoque que la tombe contenait également un crâne d'adulte qui n'a pas été retrouvé dans les réserves du musée de Metsamor. L'analyse anthropologique indique que les deux nourrissons sont âgés entre 0 et 2 mois.

Des datations radio-carbones ont été effectuée d'abord à l'université de Georgie. Elles indiquent une valeur comprise entre 1616 et 1503 av. JC. De nouvelles datations ont été ensuite faites à l'unversité de Mannheim. L'utilisation de l'ensemble de ces résultats a permis de restreindre l'intervalle de datation entre 1544 et 1507 av. JC.:

2023_Bobokhyan_Figure2.jpg, juil. 2023

Les résultats génétiques indiquent que les deux nourrissons possèdent le même haplogroupe mitochondrial: U5a1a1. Celui-ci a déjà été identifié chez des anciens individus: un Viking du Danemark, un individu de l'Âge du Fer de Finlande, deux individus de la culture Yamnaya de l'Âge du Bronze, un individu de l'Âge du Bronze de Lettonie, un individu de l'Âge du Fer d’Allemagne, un individu de la culture d'Afanasievo de Russie, un campaniforme d'Allemagne et un Scythe de Moldavie. De plus, les deux nourrissons sont deux filles reliées au second degré: deux demi-sœurs, une tante et sa nièce, deux cousines, une grand-mère et sa petite-fille. La perte des restes squelettiques adultes récupérés à l'origine dans la tombe nous prive d'une source génétique importante pour affiner davantage les scénarios possibles. Cependant, les analyses anthropologiques suggèrent que ces deux individus sont deux jumeaux qui ont grandi ensemble de la même façon, et les datations radiocarbone suggèrent également que les deux individus sont contemporains. Il est donc très probable que ces deux nourrissons sont deux demi-sœurs. Comme elles ont le même haplogroupe mitochondrial, on peut supposer qu'elles partagent la même mère et sont donc de deux pères différents. Ce résultat suggère un cas de superfécondation hétéro-parentale.

Les auteurs ont ensuite réalisé une Analyse en Composantes Principales pour comparer les deux génomes obtenus avec le génome d'autres anciens individus. Les résultats montrent que ces deux individus se regroupent avec les anciens individus de l'Âge du Bronze d'Arménie:

2023_Bobokhyan_Figure3.jpg, juil. 2023