L'Afrique du nord a une situation géographique unique qui a favorisé les migrations entre continents par le passé. A l'est, la péninsule du Sinaï est un pont entre l'Afrique et l'Eurasie, alors qu'au nord la Méditerranée a été le centre culturelle et économique qui a forgé l'histoire des populations environnantes. Jusqu'à présent, les scientifiques ont testé l'ADN de seulement trois populations préhistoriques d'Afrique du nord entre le Paléolithique Supérieur et la fin du Néolithique sur les sites archéologiques de Taforalt, Ifri n’Amr ou Moussa et Kehf el Baroud au Maroc. Le profil génomique des populations actuelles d'Afrique du nord montre des flux génétiques en provenance d'Afrique sub-Saharienne, d'Europe, du Moyen Orient et du Caucase. La composante locale descend de la population du Paléolithique Supérieur de Taforalt datée d'environ 15.000 ans dont le profil génétique a une origine Eurasienne suggérant une migration de retour vers l'Afrique au Paléolithique. Le génome de la population du Néolithique Ancien datée de 7000 ans est similaire à celui de la population précédente de Taforalt suggérant que le Néolithique s'est développé en Afrique du nord dans une population locale sans apport de flux de gènes extérieur. Cependant à la fin du Néolithique, la population de Kehf el Baroud montre un flux de gènes en provenance d'Europe.
L'archipel des Canaries situé au large du Sahara occidental est constitué de sept îles volcaniques principales. La population indigène originaire d'Afrique du nord, est restée isolée du continent jusqu'à l'arrivée des populations Islamiques. Ainsi l'étude génomique de la population indigène des Canaries est un élément clef pour comprendre l'histoire génétique de l’Afrique du nord-ouest. Les mesures de radiocarbone suggèrent que le premier peuplement de l'archipel a eu lieu entre le 2d et le 5ème siècle de notre ère. Les preuves archéologiques montrent que les relations entre cette première population et la population continentale ont été très limitées, jusqu'à l'arrivée des Européens aux 14ème et 15ème siècles.
Javier Serrano et ses collègues viennent de publier un papier intitulé: The genomic history of the indigenous people of the Canary Islands. Ils ont analysé le génome de 40 anciens individus des îles Canaries datés entre le 3ème et le 16ème siècles:

La plupart des hommes appartiennent à l'haplogroupe du chromosome Y: E1b-M183 originaire d'Afrique du nord. Les autres sont des haplogroupes E1b-M33, T-M184, R1b-M269 et E1b-M78 qui peuvent être associées à des migrations venues d'Afrique sub-Saharienne, du Néolithique Européen et des expansions de l'Âge du Bronze. Les auteurs ont réalisé une Analyse en Composantes Principales pour comparer ces génomes à celui d'autres populations anciennes ou contemporaines. Dans la figure ci-dessous les populations anciennes des îles Canaries représentées par des symboles carrés se regroupent proche des anciennes populations de la fin du Néolithique du Maroc et des populations actuelles d'Afrique du nord:

Par rapport à l'ancienne population de la fin du Néolithique du Maroc, les anciens individus des Canaries sont décalés vers les anciennes populations de la fin du Néolithique et de l'Âge du Bronze d'Europe.
Les auteurs ont ensuite effectué une analyse avec le logiciel ADMIXTURE. Les anciens individus des Canaries sont composés de trois composantes principales: une ancienne composante maghrébine en jaune, une composante liée aux premiers fermiers d'Europe en vert et une composante liée aux pasteurs des steppes en bleu. Cette dernière composante a pu être apportée par les Campaniformes dont quelques sites existent en Afrique du nord, ou bien par les colonies phéniciennes ou romaines datées entre le 9ème siècle av. JC. et le second siècle de notre ère:

L'analyse avec le logiciel qpAdm, montre que le profil génétique des anciennes populations des Canaries peut être modélisé comme issu d'un mélange génétique entre une composante de la fin du Néolithique du Maroc (73,3%), une composante du début du Néolithique du Maroc (6,9%), une composante des campaniformes d'Allemagne (13,4%) et une composante sub-Saharienne liée à l'ancien individu du site archéologique de Mota (6,4%):

La comparaison de cette ancienne population des Canaries avec la population actuelle d'Afrique du nord montre que cette dernière comporte une plus faible proportion d’ascendance des anciens fermiers du Maroc, une plus forte proportion d’ascendance originaire du Moyen-Orient liée à l'expansion arabe et une plus forte proportion d'ascendance sub-Saharienne. De plus la comparaison entre l'ancienne population des Canaries et la population actuelle montre que cette dernière est formée de 79,7% d'ascendance espagnole, 17,8% d'ascendance indigène et 2,6% d'ascendance sub-Saharienne. Ce dernier résultat indique le très fort impact de la colonisation Européenne dans les Canaries.
La comparaison des génomes des anciens individus des Canaries montre qu'ils peuvent se regrouper en deux clusters selon qu'ils appartiennent aux îles occidentales ou orientales de l'archipel. Ceux des îles occidentales sont plus proches des anciennes populations du Maroc, alors que ceux des îles orientales sont plus proches des populations Européennes. Il y a également une différence dans la diversité génétique, puisque celle-ci est supérieure dans les îles occidentales notamment à Gran Canaria, Tenerife, et La Palma.
Les auteurs ont également analysé les segments d'homozygotie. Les anciens Canariens ont ainsi un grand nombre de segments de longueur compris entre 4 et 8 cM suggérant une faible taille de la population. Cette taille est la plus grande à Gran Canaria et Tenerife, et la plus faible à Fuerteventura. De plus cette taille estimée de la population effective de l'archipel diminue au cours du temps.
Histoire génomique de la population indigène des îles Canaries
vendredi 25 août 2023. Lien permanent ADN ancien
