Généalogie génétique

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mardi 24 février 2015

L'analyse phylogénétique des langues Indo-Européennes contraintes par ascendance supporte l'hypothèse des Steppes Pontiques

L'analyse phylogénétique des langues Indo-Européennes est étudiée depuis des décennies, mais la recherche statistique dans ce domaine est relativement récente. En 1992, Dyen a utilisé des statistiques lexicales pour classifier les langues Indo-Européennes à partir d'une liste de mots issus de 84 langues et 200 termes basiques. Sa méthode supposait un taux d'évolution constant des termes lexicaux dans toutes les langues. Une approche alternative qui permet de s'affranchir de cette hypothèse a été proposée par Ringe en 2002. Il a analysé un ensemble de données consistant en des termes phonologiques, morphologiques et lexicaux appartenant à 24 langues anciennes et médiévales.

En 2003, Gray et Atkinson ont présenté une première analyse phylogénétique Bayésienne produisant une chronologie Indo-Européenne. Ils ont utilisé la liste de mots de Dyen en rajoutant des termes Hittites et Tochariens A et B. Des événements historiques attestés ont été utilisés pour dater différentes séparations linguistiques, et un lissage des taux sur les différentes branches a été utilisé pour relâcher la contrainte du taux d'évolution constant. Leurs travaux, ainsi que les suivants, ont supporté la théorie Anatolienne de la patrie Indo-Européenne. En 2008, Nicholls et Gray ont repris ce travail en modifiant le modèle pour obtenir quelques améliorations. En 2011, Ryder et Nicholls ont ajouté un modèle de couverture lexicographique qui a permis de travailler sur les 24 langues différentes proposées par Ringe en 2002. En 2012 et 2013, Bouckaert a réalisé une analyse phylogéographique dont le but était de déterminer la location géographique des Proto-Indo-Européens (PIE).

Chang vient de publier un nouveau papier sur le sujet intitulé: Ancestry-constrained phylogenetic analysis supports the Indo-European steppe hypothesis. Utilisant le même modèle que Bouckaert avec cependant des changements importants, les auteurs obtiennent un résultat qui supporte fortement la théorie des Steppes Pontiques. La différence clef entre ces travaux, est que Chang a imposé la contrainte suivante: certaines langues anciennes et médiévales doivent être ancestrales à 39 langues modernes.
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La figure suivante résume les différents résultats obtenus dans les différentes études Bayésiennes en commençant par l'étude de Gray et Atkinson en 2003 jusqu'à celle-ci de Chang en 2015. Si les premières études supportaient la théorie Anatolienne, cette dernière étude supporte la théorie des Steppes:
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La table suivante liste les 8 langues anciennes et médiévales qui sont connues pour être les ancêtres de 39 langues modernes. Elles ont servi de contrainte dans la présente étude.
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Ainsi la dernière épine dans le pied de la théorie des Steppes comme patrie d'origine des Proto-Indo-Européens vient de tomber. Les dernières études tant linguistiques, qu'archéologiques ou génétiques confortent l'hypothèse selon laquelle les Steppes Eurasiennes étaient bien la patrie d'origine des Indo-Européens.

jeudi 12 février 2015

La patrie d'origine des Indo-Européens selon des critères linguistiques et archéologiques

Depuis deux siècles la patrie d'origine des Indo-Européens est restée un problème insoluble. Une des raisons est la difficulté pour relier les preuves archéologiques et linguistiques en l'absence de sources écrites. Une autre est qu'il est nécessaire d'entreprendre un effort multidisciplinaire à une époque de spécialisations de plus en plus poussées.

Le dernier papier de tests d'ADN ancien par Haak et al. (2015): Massive migration from the steppe is a source for Indo-European languages in Europe mérite de se pencher sur cette question. Cela tombe bien, puisque David Anthony et Don Ringe viennent de publier un nouvel article intitulé: The Indo-European Homeland from Linguistic and Archeological Prespectives.

Certains mots du langage Proto-Indo-Européen (PIE) que l'on peut reconstruire ont une signification très spécifique et réfèrent à des développements technologiques que l'on peut dater indépendamment et corréler à du mobilier archéologique. Ceci est crucial en l'absence de source écrite.

Dix groupes de langages Indo-Européens (IE) sont bien attestés. Déterminer leur ordre dans lequel ils ont divergé l'un de l'autre n'est pas un problème facile, mais un consensus émerge. Il semble clair que les ancêtres du groupe Anatolien se sont séparés les premiers du dialecte PIE. Ensuite les ancêtres du groupe Tocharien se sont séparés, puis les ancêtres des groupes Italique et Celtique. Le terme PIE ancien concerne l'ancêtre commun le plus récent entre tous les groupes Indo-Européens, le terme PIE post-Anatolien concerne l'ancêtre commun le plus récent entre tous les groupes Indo-Européens moins le groupe Anatolien, enfin le terme PIE récent concerne l'ancêtre commun le plus récent entre tous les groupes Indo-Européens moins les groupes Anatolien et Tocharien.

Le mot PIE récent pour le terme "essieu" se reconstruit sans difficulté par *h2eks-. Tout ses descendants appelés cognates ont la même signification (essieu) en Indo-Iranien, Balto-Slave, Germanique, Celtique, Italique et Grec. Il est difficile d'expliquer la signification partagée par tous les cognates autrement que par héritage du terme PIE. Or la notion d'essieu n'existe pas en dehors d'un véhicule à roues. Ceci démontre que les véhicules à roues existaient à l'époque PIE récent. Or l'invention des véhicules à roues est datée archéologiquement entre 4000 et 3500 av. JC. Le terme "essieu" n'est pas le seul qui fait référence aux véhicules à roues: en fait 5 termes du PIE existent qui font référence à une partie d'un véhicule à roues. Il y a deux mots PIE pour la roue, un mot PIE pour l'essieu, un mot PIE pour la perche d'harnais qui relie l'animal au véhicule, et un verbe PIE qui correspond à l'action de transporter dans un véhicule:
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Un mot pour la roue est solidement attesté en Tocharien. Ainsi les véhicules à roues existaient bien chez les PIE post-Anatolien. Dans le groupe Anatolien on ne trouve que le cognate pour la perche d'harnais, ce qui semble montrer que les PIE anciens ne connaissaient que la charrue ou le traîneau:
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Une patrie d'origine pour le PIE dans les Steppes de l'ouest de l'Eurasie a un long support historique notamment parce que le vocabulaire reconstruit PIE est un vocabulaire de pasteurs (laine, chevaux, troupeaux, produits laitiers) plus que de fermiers, mais également parce que les chevaux, qui ont été domestiqués avant 3500 av. JC dans les Steppes, jouent un rôle crucial dans les rituels IE. L'adoption des véhicules à roues entre 4000 et 3500 av. JC dans les Steppes, a de plus favorisé l'expansion Indo-Européenne.

La théorie Anatolienne implique que la diffusion IE a commencé 3000 ans avant l'invention de la roue. Ceci est contradictoire avec un terme unique PIE post Anatolien pour la roue qui a évolué et se retrouve dans tous les langages IE post Anatoliens. Il pourrait y avoir deux explications possibles pour cela. La première est qu'il faudrait que toutes les langues IE aient choisi de manière indépendante la même racine PIE pour le mot roue, mais aussi pour les autres termes relatifs aux véhicules à roues (voir la table ci-dessus). Ceci est fortement improbable. La seconde possibilité est que toutes les langues IE aient emprunté le même mot pour le terme roue, mais aussi pour les autres mots relatifs aux véhicules à roues. Ce dernier point est hautement improbable car les linguistes ne reconnaissent pas ce vocabulaire comme un emprunt, mais bien comme une évolution d'un terme unique PIE.

De plus, la relative facilité avec laquelle les linguistes reconstruisent le langage PIE Ancien implique que celui-ci n'est pas si vieux que cela et doit dater de moins de 1000 ans avant l'invention de la roue. On peut donc raisonnablement penser que le PIE Ancien doit dater de la fin du 5ème millénaire av. JC.

Ainsi les langues des premiers fermiers Néolithiques qui ont migré depuis l'Anatolie, n'étaient pas des langues IE, comme le Hattique ou le Hourrite qui dominaient en Anatolie avant l'arrivée des langues IE dans la région. Les spécialistes voient en effet les langues IE Hittite et Louvite comme des langues intrusives en Anatolie affectées par de nombreux emprunts non IE. Il est donc peu probable que l'Anatolie soit la patrie d'origine du PIE.

Un indicateur géographique important réside dans le fait que le PIE et le Proto-Ouralien (PO) devaient être voisins car ils ont une part de leur vocabulaire relativement proche. Ainsi les linguistes pensent que les mots "vendre" et "laver" ont été empruntés entre le PIE et le PO. Les mots "prix" et "tirer, conduire" ont été emprunté au Proto-Finno-Ougrien, un langage fils du PO. Le PO était un langage de chasseurs-cueilleurs dans une zone boisée, non familier avec les animaux domestiqués, sauf le chien, mot emprunté au PIE. Ces emprunts respectifs impliquent que les patries d'origine du PIE et du PO devaient se situer l'une à côté de l'autre. Les spécialistes pensent que la patrie d'origine du PO devait se situer dans les zones forestières à côté des monts Oural. Il est ainsi peu probable que la patrie d'origine du PIE soit en Anatolie qui est trop éloignée des monts Oural, mais dans une région plus au nord.

Comme le PIE emprunte des mots aux langages Caucasien, la patrie du PIE devait se situer entre le Caucase et les monts Oural, soit dans les Steppes Pontiques.

Enfin la région des Steppes Pontiques correspond bien à la patrie du PIE pour des raisons archéologiques. La séparation du groupe Anatolien correspond bien à la migration Suvorovo à l'ouest de la Mer Noire entre 4200 et 4000 av. JC et à l'apparition soudaine de kourganes dans les cultures de la vieille Europe. La séparation du groupe Tocharien correspond bien à la migration Afanasievo vers l'est (Altaï), autour de 3300 av. JC. Plus tard un groupe de branches européennes s'est détaché du PIE avec les migrations Yamnaya datées entre 3100 et 2800 av. JC, vers l'ouest dans la vallée du Danube et vers le sud de la Pologne. Cette dernière a donné naissance à la culture Cordée:
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Enfin le groupe Indo-Iranien s'est détaché vers 2000 av. JC vers le sud-est avec la culture Andronovo.

A l'inverse la théorie Anatolienne ne cale pas bien avec l'archéologie, car l'expansion Néolithique de l'Europe a commencé par la Grèce à partir d'Anatolie, mais les groupes linguistiques Anatolien et Grec ne sont pas proches l'un de l'autre.

De plus les analyses génétiques récentes montrent qu'un important bouleversement démographique a eu lieu en Europe à la fin du Néolithique à la suite des expansions des peuples des Steppes.

A cette même période, un important bouleversement technologique a eu lieu avec l'invention des véhicules à roues, des textiles à base de laine, de la métallurgie, de l'évolution de la structure politique, de l'accroissement de la politique guerrière. Ces inventions correspondent à la révolution des produits secondaires introduite par Sherratt en 1997. Les auteurs de ce papier suggèrent que les langages issus du PIE récent se sont dispersés vers l'ouest durant cette période de changements en partie parce que les sociétés des Steppes ont développé avant les Européens, une politique et des rituels de forte mobilité. Ces sociétés ont inventé un ensemble de coutumes qui étaient adaptées aux nouvelles relations sociales basées sur la réputation et les rencontres occasionnelles. Les preuves de ces coutumes sont contenues dans le vocabulaire PIE:
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Deux motifs centraux sont liés aux économies politques de ces sociétés:

  • la présence d'une hiérarchie sociale riches/pauvres qui s'exprime principalement par l'habillement, la décoration du corps (tatouages) et l'armement dans les tombes.
  • le sacrifice de boeufs, chevaux, moutons ou chèvres interprétés comme les restes d'une fête aux funérailles ou dans d'autres occasions comme les mariages ou les naissances. Ces événements sont les vecteurs de la propagation des langues IE.

Le vocabulaire PIE suggère que les différences de pouvoirs sont contrebalancées par des obligations mutuelles d'hospitalité entre hôte et invités. Ces obligations imposent à l'hôte de donner l'hospitalité, la protection et des cadeaux à ses invités, mais qui obligent également les invités de retourner ces faveurs dans le futur en invitant à leur tour. C'est une relation de réciprocité différente de la relation patron/client. Les violations de ces coutumes étaient considérées comme illégales, immorales et impies. Ces relations patron/client et hôte/invités ont été entretenues par les différentes mythologies IE démontrant ainsi leur importance.

Un autre point important de ces sociétés IE réside dans la formation de bandes guerrières de jeunes hommes nouvellement initiés selon un rituel spécifique. Selon les différentes mythologies IE, ces bandes étaient violentes, pillaient et généraient une forte promiscuité parmi leurs membres qui servaient ces bandes pendant plusieurs années avant de retourner chez eux pour adopter une vie plus respectable d'hommes mûrs. Ces bandes guerrières opéraient à la frontière du monde IE. Leurs membres portaient des peaux d'animaux comme des loups ou des chiens qui sont des symboles de mort et de guerre dans les mythologies IE. Un tel exemple est donné par la fondation de Rome. Un autre exemple est donné par des fouilles archéologiques dans les steppes de la Moyenne Volga en Russie. Des sacrifices de 7 loups et de 51 chiens ont été mis en évidence:
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Ces bandes guerrières pourraient avoir poussé certaines personnes non protégées socialement à y entrer pour pouvoir voler ou obtenir restitution ou vengeance légalement. L'entrée de personnes étrangères dans ces bandes guerrières est un autre facteur de propagation des langues IE.