ADN mitochondrial ancien d'un chasseur-cueilleur de Sicile

Parmi les îles Egadi à l'ouest de la Sicile, Favignana et Levanzo étaient rattachées à la Sicile au début du mésolithique avant que la montée du niveau de la mer les transforme en îles. Des grottes situées sur ces deux îles ont laissé des restes préhistoriques. La grotte d'Oriente sur l'île de Favignana est la seule qui contient des inhumations de la fin du paléolithique et du début du mésolithique. Marcello Mannino présente les résultats d'analyse biomoléculaire sur des restes humains issus des inhumations mésolithiques de la grotte d'Oriente, dans un papier intitulé: Origin and Diet of the Prehistoric Hunter-Gatherers on the Mediterranean Island of Favignana (Egadi Islands, Sicily). 2012 Mannino Figure 1
La grotte d'Oriente est une grotte avec une petite cavité externe et une grande chambre interne:
2012 Mannino Figure 2
En 1972 Giovanni Mannino a effectué des fouilles sur une surface de 6 m2, montrant une séquence qui s'étend de la fin du paléolithique supérieur à la fin de l'holocène. Les restes anthropologiques se sont arrêtés à une profondeur de 1,4 m. Une inhumation appelée Oriente A est située à une profondeur de 1,14m dans la tranchée B. Une seconde inhumation appelée Oriente B apparait un peu plus haut à une profondeur de 1,1m dans la tranchée C. Selon la séquence stratigraphique Oriente A appartient à la fin du paléolithique supérieur ou au début du mésolithique alors que Oriente B appartient au début du mésolithique. Les fouilleurs ont également trouvé des restes de mammifères terrestres comme le cerf, l'auroch, le sanglier et l'âne. Deux coquilles de mollusques marins ont été découverts dans la tranchée B, l'une à une profondeur de 1 à 1,14m juste au-dessus de l'inhumation, la seconde à une profondeur de 40 à 60 cm. Les résultats ont donné une datation de 8.740 à 8.390 ans pour la coquille la plus ancienne confirmant une date au début du mésolithique, et la seconde de 7.510 à 7.260 ans correspondant à la transition mésolithique/néolithique. De nouvelles fouilles ont été entreprises en 2005 à la grotte d'Oriente. Les ressources terrestres représentent l'immense majorité des restes découverts. Une troisième inhumation Oriente C a été découverte dans le sud de la tranchée B.
Oriente A n'a fournit que quelques fragments crâniens et une mandibule incomplète attribuable à un homme adulte. Une coquille marine intacte recouverte d'ocre a été trouvée à proximité, ainsi que 10 coquilles de gastropodes et bivalves marins perforées et travaillées. Oriente B a son squelette quasiment complet correspondant à une femme adulte. 8 coquilles marines perforées ont été trouvées sous les clavicules dans une position correspondant à un collier. Oriente C n'est représenté que par sa moitié supérieure et correspond à une femme adulte. La datation d'un charbon situé juste en dessous de cette troisième inhumation donne une date de 14.210 à 13.770 ans correspondant au paléolithique supérieur à la culture épi-gravettienne. D'autre part un ensemble de 40 os humains ont été découverts en 1972 en dehors de tout contexte d'inhumation: 1 os a été trouvé dans la tranchée A à une profondeur entre 0,80 et 1,14m, les 39 autres dans la tranchée B entre 0,80 et 1m. Ces restes peuvent appartenir à Oriente A, Oriente C ou à un quatrième individu. Dans l'incertitude ces restes ont été associés à Oriente X.

Une analyse d'ADN mitochondrial a été réalisée sur l'individu Oriente B qui est une femme adulte. Seule la région HVR1 a été séquencée. Les résultats ont donné une unique substitution C16067T caractéristique de l'haplogroupe HV1. Ce sont les premiers résultats concernant un individu du mésolithique pour le sud de l'Europe. Ces résultats sont intéressant car il a été proposé que l'haplogroupe HV s'est diffusé en Europe depuis le Proche-Orient et le Caucase avant le Dernier Maximum Glaciaire. L'âge de HV est estimé à environ 30.000 ans.

Des mesures de datation radiocarbone ont été réalisées sur les 3 individus: Oriente A, Oriente B et Oriente X. Seuls Oriente B et Oriente X ont donné des résultats: 2012 Mannino Table 3
Ainsi l'individu Oriente B est daté entre 8.734 et 8.595 av. JC et l'individu Oriente X est daté entre 7.750 et 7.580 av. JC, ce qui les situe au début de l'holocène au mésolithique.

Enfin des analyses isotopiques de carbone et de nitrogène ont été réalisées sur les trois individus Oriente A, Oiente B et Oriente X pour estimer la diète des chasseurs-cueilleurs. Encore une fois, seuls Oriente B et Oriente X ont donné des résultats. A titre de comparaison, des mesures ont également été réalisées sur des échantillons d'animaux présents en Sicile au paléolithique supérieur et au mésolithique: le cerf (Cervus elaphus), l'auroch (Bos primigenius), le sanglier (Sus scrofa), le renard (Vulpes vulpes) et le mérou (Epinephelus marginatus), et à la transition mésolithique/néolithique: la chèvre (Ovis vel Capra) et le mérou (Epinephelus marginatus): 2012 Mannino Table 4
Les mesures isotopiques de carbone des animaux terrestres de la grotte d'Oriente sont situés entre -21,8 et -19,5. Ces résultats montrent que les herbivores mangent des plantes et les carnivores mangent des herbivores qui mangent des plantes consistant avec l'environnement de la Sicile et des côtes européennes de la Méditerranée. Les valeurs pour le mérou sont entre -9,7 et -8,9 pour le carbone et entre 9,3 et 9,9 pour le nitrogène compatibles avec la diète d'un poisson carnivore. Les résultats isotopiques de carbone des os humains sont de -18,9 pour Oriente B et -17,8 pour Oriente X. La moyenne pour les animaux terrestre est de -20,5 et pour les poissons de -9,4. Ces résultats montrent que Oriente B mangeait moins de 10% de poisson et Oriente X moins de 20% de poisson, le reste correspondant à des animaux terrestres. Les mesures isotopiques de nitrogène des os humains sont de 11,3 pour Oriente B et 10,6 pour Oriente X. Ces résultats sont supérieurs de 4 à 5 à la moyenne des herbivores et omnivores et supérieurs de 3 à 4 aux carnivores. Sachant que le décalage entre un carnivore et sa proie est d'environ 3 à 5, Ces résultats montrent donc que Oriente B et Oriente X mangeaient essentiellement des herbivores terrestres et des omnivores.

Discussion:

Les résultats paléogénétiques permettent d'éclairer l'origine des chasseurs-cueilleurs de la grotte d'Oriente. En effet, des résultats précédents ont montré qu'un individu de la grotte Paglicci dans le sud-est de l'Italie daté du paléolithique supérieur appartient à l'haplogroupe pre-HV ou HV. Cet individu appartient à la culture gravettienne. Les premiers habitants de la Sicile ont été attribués à cette même culture gravettienne. Ils ont franchit le détroit de Messina peu après le Dernier Maximum Glaciaire. Le chasseur-cueilleur de la grotte d'Oriente est donc probablement un de leurs descendants.

Les restes fauniques des différents sites siciliens du paléolithique supérieur et du mésolithique montrent qu'il y a peu de changement dans la nourriture des chasseurs-cueilleurs basée essentiellement sur les mammifères terrestres, bien que les ressources marines ont été également consommées, mais de façon secondaire. Ces résultats sont confirmés par les analyses isotopiques réalisées sur les individus de la grotte d'Oriente. Cependant l'évolution des résultats entre Oriente B et Oriente X laisse supposer que la consommation de poisson a légèrement augmenté avec le temps au début du mésolithique. Les résultats obtenus sur les individus de la grotte d'Oriente sont compatibles avec les résultats obtenus sur d'autres sites du paléolithique supérieur et du mésolithique de Sicile ou des côtes méditerranéenne d'Europe.

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