Jean Guilaine vient de publier un papier dans Antiquity intitulé: Siret’s smile dans lequel il répond au papier de Volker Heyd: Kossinna’s Smile, publié en 2017 toujours dans le journal Antiquity. Volker Heyd proposait une origine des steppes dans le chalcolithique Européen jusque dans la péninsule Ibérique: origine des stèles anthropomorphes, présence de pigment rouge (ocre ou cinabre) dans les tombes, présence de plaques en forme de sandale dans ces mêmes tombes du chalcolithique Ibérique, origine du Campaniforme. Jean Guilaine réfute point par point les arguments de Heyd:

  • date plus ancienne des stèles anthropomorphes du Rouergue et du Languedoc que celles situées plus à l'Est
  • influence Est Méditerranéenne de nombreux objets du Chalcolithique Ibérique comme les objets en forme de sandale ou les peignes en ivoire
  • absence du décor Campaniforme maritime en Europe et sa présence en Afrique du Nord avant le campaniforme

Cependant Guilaine refuse de considérer la présence du décor Campaniforme maritime dans les steppes à une date antérieure, comme on peut le voir dans de nombreux papiers de Nadezhda Kotova ou de Yuri Rassamakin. Voici notamment une planche issue d'un papier de Nadezhda Kotova: Ceramics in the burial rites of the Neolithic-Early Bronze Age in the Ukrainian steppe (Documenta Praehistorica XXXVII (2010)):
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La ressemblance de ce décor avec le campaniforme maritime ou pointillé géométrique est frappante. En réalité, bien des éléments du registre campaniforme sont présents dans les steppes: décor à la cordelette, au peigne ou au poinçon, décoration du bord du vase ou de l'intérieur du vase dans le haut du pot, décor en croix sur le fond du vase, ...Mais ce n'est pas seulement le décor du campaniforme qui est originaire des steppes, c'est également tout le concept associé: gobelet, différentiation des genres dans la tombe avec présence de cuivre arsenié et de pointes de flèches en silex, identité du guerrier, ... Ainsi, dans les millénaires qui précèdent l'arrivée du Campaniforme en Europe occidentale, beaucoup de ses caractéristiques sont déjà présentes et se répètent au nord de la mer Noire.

A ceci se rajoute les dernières avancées de paléo-génomique qui montre qu'une population issue des steppes commence à arriver dans la péninsule Ibérique vers 2500 av. JC comme l'indique le dernier papier de Olalde. Mais ce n'est pas tout. En effet un autre papier sur la paléo-génomique de la péninsule Ibérique devrait bientôt sortir, toujours écrit par l'équipe de David Reich. Ce dernier commence à donner des informations. Il indique notamment qu'une population issue des steppes Pontiques commence à arriver dans la péninsule Ibérique vers 2500 av. JC. et que vers 2000 av. JC. les lignées paternelles de la péninsule Ibérique sont à 100% issues des steppes. En 500 ans, cette population qui apporte la culture campaniforme a éliminé quasiment toutes les lignées paternelles locales. Cependant 60% de son ascendance est locale à la péninsule Ibérique. Il faut donc imaginer une population formée essentiellement d'hommes venue des steppes Pontiques qui a éliminé en 500 ans tous les hommes originaires de la péninsule Ibérique et se sont unis avec leurs femmes. Voici une vidéo extraite d'une communication de David Reich au Town Hall de Seattle datée du 17 octobre 2018, dans laquelle il parle de ses derniers résultats au sujet de l'ADN ancien de la culture Campaniforme:

Il y a donc une différence importante quand on compare l'arrivée du Campaniforme dans les Îles Britanniques et son arrivée dans la péninsule Ibérique. Dans les Îles Britanniques, il y a très vite un remplacement de la population, alors que dans la péninsule Ibérique il faut attendre 500 ans pour que la population issue des steppes élimine les lignées paternelles et se mélange avec les femmes locales. Je pense qu'il faut chercher la raison de cette différence dans les tailles respectives de ces deux populations Néolithiques. Juste avant l'arrivée des Campaniformes, la population de la péninsule Ibérique est probablement beaucoup plus importante que celle des Îles Britanniques.

Cette population Campaniforme qui arrive dans les Îles Britanniques et dans la péninsule Ibérique vient d'Europe Centrale. Elle n'est cependant pas issue de la population de la culture Cordée. En effet la paléo-génomique nous indique que les hommes de la culture Cordée sont massivement de l'haplogroupe du chromosome Y: R1a, alors que les hommes de la culture Campaniforme sont massivement R1b. Il faut imaginer en fait deux migrations différentes qui apportent l'ascendance des steppes en Europe. La culture Cordée prend son origine probablement dans les steppes boisées, alors que la culture Campaniforme prend son origine probablement dans une région située plus au sud, à proximité de la mer Noire.

Mise à jour

Voici une diapositive issue d'une nouvelle conférence de David Reich dans laquelle il compare la situation démographique en Grande-Bretagne et en Espagne autour de 2500 av. JC. Chacun des graphiques présente la proportion d'ascendance génétique issue de l'Est pour un certain nombre d'individus, en fonction de la date. De plus le symbole de chaque individu donne le sexe (femme pour un disque blanc et homme pour un disque coloré). Pour les hommes la couleur du disque donne l'origine du lignage paternel (haplogroupe du chromosome Y): bleu ou gris pour un haplogroupe local et rouge pour un haplogroupe issu des steppes:
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En Grande-Bretagne on voit nettement l'arrivée d'une nouvelle population autour de 2500 av. JC qui remplace l'ancienne population néolithique. Dans la péninsule Ibérique, la situation est plus subtile. On voit bien l'arrivée d'une nouvelle population après 2500 av. JC., mais également la persistance de l'ancienne population jusque vers 2000 ou 1800 av. JC. Ensuite la population semble se stabiliser autour d'un mélange génétique qui comprend environ 40% d'ascendance génétique issue de l'Est. Par contre tous les points sont rouge, ce qui veut dire que tous les hommes ont un haplogroupe du chromosome Y qui vient des steppes. Cette différence entre les deux régions peut s'expliquer probablement par le fait que la population pré-campaniforme de la péninsule Ibérique est plus nombreuse que la population pré-campaniforme Britannique.